Tour du Mont-Blanc: Jour 8

JOUR 8 : « Trient, Catogne, L’Arolette, Col de la Balme, Aiguillette des Posettes, Tré-le-Champ, Les frasserands. »

Je décolle de l’Hotel de la grande Ourse à 8H15, trop contente de quitter ce village si froid. Il ne pleut plus mais presque, la météo n’est ni avec moi ni contre moi. Il y a des panneaux partout, impossible de se perdre on dirait et pourtant, petite frayeur et grande galère… Ce n’est pas moi qui perd le chemin mais lui qui me perd.

 

Une confusion entre deux balisages et sans le savoir, je quitte le sentier officiel pour une variante du TMB qui ne m’intéressait pas.

Dès les premières minutes je sens un qui truc qui cloche car je ne pars pas dans la bonne direction, mais je ne sais pas comment réagir face à cette hésitation. Je prends de l’altitude pendant 1H30, des lacets bien gérés puis tout à coup le panneau « Les Steppes » le confirme, je me suis plantée !! Je ne suis pas au beau milieu d’une forêt, rien de dangereux, ma randonnée ne finira pas après la tombée de la nuit mais cette erreur tombe mal car une douleur impromptue au pied m’empêche d’avancer.

Je m’appuie à mes bâtons de randonnée comme à une canne, mon pied gauche semble traversé d’une lame, j’ai une douleur aiguë dont je m’arrange depuis le matin qui ne passe pas et voilà que je viens de me rajouter sans le savoir des heures de marches !

Personne n’a visiblement sélectionné cette variante, je ne croise pas un marcheur. Il fait froid, il y a un épais brouillard et dès 2000m d’altitude quelques flocons de neige n’ont pas fondus. Une fois de plus je rate un paysage somptueux, j’entre dans ce massif des Aiguilles Rouges que je ne connais pas alors j’imagine dans ma tête ce que cachent les nuages.

Je m’affole cependant un petit peu. Zéro réseau sur mon iPhone (La Suisse et mon opérateur téléphonique ne sont pas amis ), aucune certitude d’être réellement sur la variante de Vallorcine par Catogne, et là au milieu de rien, je tombe sur un type d’une quarantaine d’années à qui je trouve une tête de tueur en série.

Marcher seule c’est bien mais pas sur le mauvais chemin car je deviens zinzin. Il a dormi sous sa tente, il est 10h, il vient de replier son campement et rejoint le chemin. Il me salue d’un « hello » que je lui rends du bout des lèvres, timide. Il avance à quelques pas devant moi et se retourne sans arrêt. Je ralentis et il ralentit. Pire, je m’arrête pour faire semblant de regarder mon livre et il s’arrête aussi. La machine à délires dans ma tête est lancée. J’invente des titres de faits divers, je le trouve trop chauve pour être honnête (j’ai honte de moi haha) et je me persuade que je ferais mieux de sortir du fond de mon sac mon opinel « juste au cas où ça partirait en vrille ».

J’ai peur. En vérité, je crois que ce sentiment n’a rien à voir avec ce type et je déclenche moi même cette conviction qu’il a une tête de tueur en série. Je le reverrai en plusieurs occasions par la suite sur les sentiers ou en refuges et je constaterai que c’est un type normal et aimable, la vraie folle d’avoir imaginé tout ça, c’est moi.

11h du mat: Je passe par La Croix de Fer en pleine tempête puis je rejoins quasiment à l’aveugle la route initiale et le Col de Balme. Wouaouh je le vis comme un soulagement et un exploit !! Je bois un café dégueu à 4€ dans le mythique refuge tenu par une vieille dame, je retrouve par hasard Michel et Graham le duo anglo-niçois au comptoir, j’oublie en discutant mes heures d’angoisse et je trouve tout génial !

Mon pied me fait vraiment souffrir par contre. Je boite, je ne le pose plus à terre sans douleur, c’est la merde totale, j’ai envie de pleurer, je suis désespérée. Il me reste 3h30 de marche pour rejoindre mon refuge alors que chaque pas est une souffrance. Le Col de Balme marque la frontière entre la Suisse et la France mais surtout le retour d’une vraie 4G et le rapide coup d’oeil à ma carte IGN en ligne (Application VisoRando payante ) m’indique que j’ai pas fini de morfler.

La suite de ce jour 8 ? L’Aiguillette des Posettes par une arête des Frettes très technique. Le topoguide le confirme, ce tronçon est tellement difficile qu’il existe un itinéraire bis pour les jours de mauvais temps ou pour les randonneurs moins aguerris. Moi j’ai mal au pied mais le brouillard s’étant dégagé, j’ai quand même envie de choisir cette difficulté.

Du sentier vertigineux, aérien, d panorama en veux tu en voilà, tout ce qui me régale alors je suis faible et renonce à être raisonnable.

Pas raisonnable mais pas folle, je décide de partager un peu la suite de la randonnée avec le duo de retraités que je connais bien à force de les croiser. Je me dis que si je n’arrive plus à marcher, si je suis coincée, je ne serai pas seule mais accompagnée et vu mon état qui empire, on compose une équipe.

Ils marchent très lentement mais eux aussi en sont au 8 ème jour. Chacun son rythme, chacun son niveau, et à 70 et 73 ans, ils se débrouillent très bien. Ils sont mariés tous les deux mais leurs femmes ne les accompagnent pas. Ils ne se connaissaient pas à la base mais partis en solo, ils sont devenus inséparables ! Graham ne parle pas français, Michel le niçois pas un seul mot d’anglais et pourtant, leur improbable duo fonctionne à merveille. Ces rencontres originales, ces kilomètres partagés avec des inconnus, cela fait partie de l’aventure.

Nous pique-niquons ensemble au moment où la météo glaciale nous offre un répit et chacun se raconte un peu. Après mes frayeurs de la matinée, j’apprécie mieux leur compagnie que mon habituelle solitude. Je grimace, la douleur me tord le visage, la suite de mon voyage s’annonce très mal, aïe aïe aïe.

J’accélère pourtant mon allure, pressée d’ausculter mon pied et enlever ma chaussure. Le sentier très technique a raison de mon équipe, je laisse mes nouveaux amis marquer des pauses et aller à leur rythme mais moi je file pour avoir plus de temps dans la vallée et chercher une pharmacie, je vois enfin au loin d’une ville.

15H30 : Fin de l’étape, 15,7km et 1220D+, c’est l’heure de s’occuper de la patte qui fait mal. Je pose mes affaires au Gîte le Moulin et rejoins L’Argentière. Nous sommes dimanche 10 septembre, tout est fermé ici. Cette bourgade est néanmoins très sympathique et après des jours et des jours coupés du monde, j’ai l’impression d’être dans une grande ville !

Des hôtels, des petits commerces, une épicerie bio, un distributeur de billets (incroyable n’est-ce pas ?), l’endroit est pas mal mais dommage que la pharmacie soit fermée, je ne vois rien rien ni personne qui pourra m’aider. je fais un tour du centre rapide et alors que je commençais à partir… je tombe sur l’Hawaïenne, la seule, l’unique : Khuome que je croise en pleine rue ! Comme deux vieilles copines, nous allons boire un café, nous nous racontons nos journées, et je réserve encore pour elle la nuit suivante car elle galère encore à se loger pour ne pas changer. Elle dort sur l’Argentière, moi non, je rentre sans solution pour mon pied blessé.

Mon gite aux Frasserands offre un confort rudimentaire mais pour le prix (40,5€ la nuit + le diner + le petit-déjeuner ), je découvre une cuisine maison de très grande qualité, mon diner préféré durant ce voyage 😉

Je partage ma table avec le duo anglo-niçois et nous mangeons une salade de gésiers, un gratin de polenta aux champignons du jardin, de la tomme de la fromagerie d’à côté et une part excellente de biscuit de Savoie. Je ne sais pas si je dois mettre les confidences de mes acolytes sur les jours qui passent ou la fatigue mais leurs histoires de vie me touche, chacun marche portant le poids de son passé intime.

Nous nous séparons vers 21h, chacun regagnant son dortoir, le lendemain nous ne nous reverrons pas, des aurevoirs sans se dire au revoir.

Mon itinéraire sur Strava : 15,7km/ 1220D+

Lire le jour 7 ici

Continuer avec le jour 9 ici

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